Journal de Claire (9) : le cri du ménestrel

Publié: 31 juillet 2010 dans Chez Claire, Compte rendu de parties, Hurlements, Jeux de rôle, Personnages


jdr-fr-hurlements-le-jeu-de-linitie-hurlelune-0_page_60_image_0001.jpg

20 août

Il m’est difficile de reprendre la plume aujourd’hui. Je veux pourtant écrire la funeste aventure qui nous a ôté Maraud. La caravane est triste, mais Guillaume et moi le sommes plus encore. Nous avons perdu un ami, de façon injuste et brutale, et lui a été courageux, a accompli sa tâche sans faillir.

Je ne peux pas aujourd’hui, le chagrin et la colère sont encore trop forts.

23 août

Je vais essayer de reprendre là où j’en était restée, le jour où nous sommes revenus de chez Aude et Yvon.

Le soir, Yvon arriva au campement, haletant, effrayé, les vêtements déchirés. « On m’accuse du meurtre de Eudes ! On me pourchasse, les villageois veulent me capturer, ils me tueront s’ils m’attrapent ! Ma famille est partie se cacher dans les grottes ; j’ai besoin de votre aide mes amis !». Le Veneur s’avança, solennel et le visage fermé : « je suis désolé, Yvon, mais tu connais la règle. Nous ne pouvons ni te venir en aide, ni t’accueillir ici. Je dois te demander de partir. » Une rumeur de désapprobation est montée du groupe de troubadours présents. « Nous, nous allons t’aider, Yvon, partons maintenant ! ». Guillaume, Maraud et moi avions fait notre choix. Le Veneur nous a mis en garde : « Attention, mes amis, si vous partez avec Yvon, vos ne pourrez revenir que lorsque tout danger sera écarté, sans quoi vous transgresserez les règles de la caravane ! ». Nous avons acquiescé et avons quitté tous les quatre le campement.

Yvon nous a expliqué qu’il enseignait la musique depuis huit ans, c’est-à-dire depuis qu’il a quitté la caravane. Depuis quelques mois, peut-être plus, il lui est arrivé que son élève ne revienne plus, du jour au lendemain. Il n’avait pas interprété cela comme des disparitions et plutôt mis ces événements sur le compte du manque de persévérance, mais en y réfléchissant, les disparitions s’accélèrent et au final une dizaine d’élèves s’étaient ainsi volatilisés. Les élèves n’étaient pas spécialement fortunés et payaient les services d’Yvon en denrées (du papier, de l’encre, de la nourriture), en rendant service ou, plus rarement, en argent.

On avait déjà rapporté des rumeurs à Yvon, mais il les ignorait : les rumeurs naissent de presque rien et sont presque toujours infondées. Mais cette fois, Eudes avait été retrouvé mort, son corps gisant sur une berge de la rivière, non loin du gouffre. Yvon, lorsqu’il en entendit parler utilisa son don pour s’y rendre discrètement. Là, il entendit les villageois qui projetaient de le punir pour ses crimes. Il eut juste le temps de rentrer, d’envoyer sa famille aux grottes et de venir nous demander de l’aide.

Maraud partit avec Yvon. Ils allaient nous attendre à l’abri. Guillaume et moi espérions comprendre au plus vite ce qui s’était passé.

J’ignorais que jamais nous je reverrais Maraud.

J’ai même pensé que peut-être nous ne devions pas le laisser se charger de la protection d’Yvon ; quelle pensée atroce… Il l’a protégé, lui et sa famille, mieux qu’aucun de nous ne l’aurait fait.

Guillaume et moi commençâmes par nous rendre chez Yvon, sous le prétexte de lui apporter des baies pour le remercier de son hospitalité de la veille. La maison était vide et avait été mise sens dessus dessous, mais tous avaient quitté les lieux.

Nous allâmes alors vers le village, en passant par le gouffre puisque c’est là que le corps d’Eudes avait été trouvé. En chemin nous croisâmes des villageois avec qui nous parlâmes un moment. Ils nous apprirent que Eudes avait été poignardé près du fao. Nous étions officiellement au courant et cela simplifiait les choses. Nous nous rendîmes là-bas.

En inspectant les lieux j’eus l’impression que le corps du jeune homme avait dû dériver : il avait été trouvé à l’endroit d’un petit ensablement. Nous remontâmes le cours de l’eau jusqu’aux murailles rocheuses juste avant les gouffre. En scrutant attentivement le vide, Guillaume vit un morceau d’étoffe qui rappelait le vêtement de Eudes.

Nous attendîmes la nuit pour nous transformer et inspecter plus avant. Guillaume, malgré la difficulté de la chose, vola jusqu’au fond du gouffre. Il y trouva une dizaine de cadavres et d’ossements, parmi les roches acérées. Les dépouilles, meurtries, étaient parfois complètement décomposées. Des débris d’instruments de musique jonchaient le sol. Guillaume parvint à ramasser un torque et le morceau d’étoffe. De mon côté je n’avais rien senti qui pourrait nous aider à en comprendre davantage.

Il nous fallait parler à Yvon. Nous partîmes vers les grottes, à une heure de marche environ. Arrivés là-bas, nous constatâmes qu’on en comptait plus de douze. Guillaume, en hibou, vola de grotte en grotte. Il perçut du mouvement dans une des excavations. En s’y introduisant, il vit un vieillard très sale, hirsute et apeuré qui lui cria « n’approchez pas ! » en remuant ses bras en tous sens. La grotte était un véritable capharnaüm.

Il ressortit et continua de voler devant les autres cavités. Devant une autre ouverture avait été élevé un petit monticule de cailloux. A première vue il paraissait naturel, mais à mieux y regarder, Guillaume reconnu une forme d’ours. Guillaume entra et vit Maraud et Yvon qui dormaient. Il leur expliqua ce que nous avions appris. Yvon connaissait vaguement le vieil homme de la grotte, qu’il nommait « le vieil homme de la forêt ».

Yvon répondit aux questions de Guillaume. Il n’y avait aucune raison de chercher à nuire à Yvon, qui menait une existence tranquille. Il apprit à Guillaume qu’il se transformait en chien et Aude en biche. Guillaume lui conseilla de se transformer pour rejoindre sa famille sans danger. Maraud resterait pour les protéger. Puis Guillaume me rejoignit. Nous gâgnames la forêt pour dormir, en conservant notre forme animale.

Nous dormions dans la forêt lorsque la chute de petits cailloux nous réveilla : le vieil homme descendait de sa grotte. Nos compères devaient déjà être partis, nous ne les avions pas entendus. Le vieil homme frappait par son apparence : les cheveux et la barbe hirsutes, il était d’une maigreur extraordinaire, tel un squelette. Sa peau, plus que ridée, était parcheminée. Il était vêtu de peaux et de guenilles et un bâton était attaché dans son dos par une corde. Lorsqu’il passa près de nous, il s’arrêta et regarda Guillaume, puis moi, de façon soutenue :  « Tiens, tiens… Voilà un bien étrange animal, et en bien étrange compagnie… ». Je me souviens ne pas avoir ressenti de peur mais d’avoir été agacée que tant de gens détectent sans mal notre nature, alors que je n’y parvenais pas avec mes propres semblables.

Nous reprîmes notre apparence humaine et nous vêtîmes. Guillaume suivit le vieil homme alors que j’allai inspecter sa grotte.

L’intérieur de la grotte était terriblement crasseux. Je vis une couche, des restes de repas. Au fond, un pilier naturel attira mon attention : il était gravé sur toute sa surface de curieuses petites encoches : des bâtons, horizontaux ou obliques, toujours regroupés par 2, 4, 5 ou 6. Certaines encoches étaient manifestement plus récentes que d’autres.

Sous des peaux, je trouvai un rocher gravé. Il y était représenté un personnage assis en tailleur, des bois de cerf sur la tête, entouré de motifs spiralés. J’appris plus tard que tout cela témoignait d’une religion païenne.

Pendant ce temps, Guillaume avait retrouvé le vieil homme, qui ramassait des choses dans la forêt, relevait des collets. « Ah, hé bien te voilà ; ainsi cela va tout de même être plus pratique ! Qu’est-ce qu’un vieil homme peut pour toi ? » Guillaume resta à distance mais expliqua à l’ancêtre ce qui se passait. « Ah, ce qui s’est passé ? C’est elle ! » ; « Elle qui ? » interrogea Guillaume . « Elle, mais chut, il ne faut pas lui dire. Elle est belle, attirante ». « Avec un cheval ? » s’enquit Guillaume. « Oui, et toujours avec ses six bêtes noires ! Il ne faut pas qu’elle me trouve, sinon elle va me jeter dedans. Ils viennent de la cabane, par là, dans la forêt. Mais c’est à plusieurs heures de marche. On ne sait pas ce qui s’y passe, mais on aimerait bien ; ils tuent tout ce qui s’approche. Ils ne sont pas comme toi mais ce sont des brutes. Pourquoi ? Pour conjurer l’ennui. La malédiction ! C’est elle, déjà, qui a ouvert les vannes pour que la ville soit engloutie, la magnifique ville d’Ys. Tu n’as aucun moyen de prouver sa culpabilité, abandonne. ». D’après le vieil homme, qui priait Toutatis de veiller sur lui, Dame Dahud avait toujours été là. Lorsque Guillaume lui demanda si cela n’étonnait personne qu’elle ne vieillisse pas, il éclata de rire. De toute évidence l’homme n’avait plus toute sa raison.

Nous marchâmes longtemps pour retrouver Yvon. Nous voulions lui rapporter ce que le vieil homme nous avait appris, qu’il nous aide à faire le tri entre informations crédibles et divagations. Nous le retrouvâmes auprès de sa famille, dans une grotte plus éloignée du village, mais en chien. Maraud était sensé surveiller la grotte mais nous ne le vîmes pas.

Guillaume expliqua à Yvon ce que le vieil homme nous avait dit. Nous parlâmes de Dame Dahud, qu’il avait vu grandir normalement. Il nous parla de la légende de la ville d’Ys, dans laquelle on rencontre aussi une Dame Dahut, une débauchée qui ouvrit les vannes de la ville d’Ys pour honorer un pacte avec les enfers, qui en échange lui accordèrent l’immortalité. Dans la version chrétienne, l’évêque qui vint sauver le père de la jeune femme repoussa sa fille à coup de crosse.

Ensuite nous nous mîmes à chercher Maraud. Où pouvait-il donc bien être ? Je me transformai et cherchai notre ami. Je flairai son odeur : Maraud s’était enfoncé dans la forêt jusqu’au pied d’un arbre dans lequel il avait dû monter. Là, je détectais aussi des odeurs de chevaux qui partaient, probablement en direction de la cabane dont nous avait parlé le vieil homme.

Nous remontâmes la piste, Guillaume resté humain et moi demeurée louve. Nous repérâmes des traces de sabots encore fraiches. La forêt se clairsemait jusqu’à une clairière assez grande. Dans un coin de la clairière il y avait une pierre, couverte de mousse et d’inscriptions comme sur le pilier de la grotte du vieil homme de la forêt. La pierre ressemblait à un arbre pétrifié. Nous entendîmes des hennissements qui provenaient d’au-delà de la pierre.

Nous contournâmes la clairière. Derrière les arbres se dressait une cabane, plus petite que celle d’Yvon. Trois chevaux noirs et un cheval blanc étaient attachés devant la cabane.

Je m’approchai discrètement, sous l’œil de Guillaume. J’entendis un bruit puis un sifflement. Presque au même moment, je sentis une douleur très vive dans l’épaule : une flèche m’avait atteinte. Je courus me cacher.

Guillaume se transforma et, fou de rage, plongea vers l’emplacement du tireur qui m’avait atteinte. Il le rata mais l’homme avait cassé son arc en deux. Je me cognai à un arbre pour casser la flèche. Je voulais y retourner, je voyais rouge. Guillaume s’envola mais ne vit pas d’autres soldats. Il alla se percher près de la cheminée alors que je m’approchai d’une ouverture.

A l’intérieur, j’entendis du mouvement, puis un coup sourd. Guillaume entendit un craquement puis le bruit de quelqu’un qui s’effondre et la voix d’une femme qui criait sa colère. Nous ne le savions pas encore, mais Maraud venait de mourir, alors que nous étions si proches de lui.

24 août

J’ai décidément beaucoup de mal à coucher par écrit mon récit.

A l’intérieur de la cabane, Guillaume vit trois hommes, des soldats, et une femme hors d’elle, en qui il reconnut Dame Dahud. Ce n’est qu’ensuite qu’il reconnut le corps allongé au sol : c’était Maraud.

Guillaume vit immédiatement qu’il était grièvement blessé. Il reprit de la hauteur pour aller chercher des villageois. Par chance il en trouva sept dans la forêt, non loin, armés de haches, de bâtons et de couteaux. Il reprit son apparence humaine et courut vers eux. Il leur expliqua qu’un de ses amis était blessé, en danger dans la cabane. Tous se mirent en route vers la sinistre tanière de Dame Dahud.

De mon côté, je m’élançai et sautai par l’ouverture. J’atterris près de Maraud. Je me trouvais entre les soldats et la diabolique châtelaine. Je sautai sur elle mais ne fis que la déséquilibrer. Je me trouvai bloquée dans un coin de la cabane et je parvins à forcer le passage entre leurs jambes. J’attaquai à nouveau Dame Dahud. Cette fois elle tomba à la renverse. J’hésitai à la mordre, à la tuer, mais je me contentai de grogner en regardant les trois soldats. Ils n’osèrent pas avancer, craignant pour leur maîtresse.

La porte s’ouvrit alors à la volée, Guillaume en tête, suivi des villageois. Je m’enfuis par la fenêtre. S’ensuivit une explication houleuse : un coin de la cabane était maculé de sang, Maraud gisait mort par terre, tué par au moins un coup d’épée, la châtelaine était inconsciente. Guillaume eut beaucoup de mal à maîtriser sa transformation lorsqu’il vit Maraud mort ainsi, mais il y parvint. Il tenta alors de convaincre les villageois que Dame Dahud avait tué Maraud, qu’elle était une meurtrière, qu’elle s’en prenait au peuple sans défense. Il leur parla d’une noble qu’il aurait connue, dont le passe-temps était de se baigner dans le sang de vierges. Son récit frappa l’esprit des villageois. Il parla de sorcellerie. Il s’adressa à eux de telle façon qu’ils eurent l’impression de comprendre par eux-mêmes. Grâce à Guillaume, ils firent le lien avec les disparitions des jeunes élèves d’Yvon, avec le meurtre de Eudes. Yvon était innocenté.

Au final, les villageois décidèrent de se débarrasser de Dame Dahud et des quatre soldats. Ils voulaient le faire discrètement : convaincre les autres villageois serait simple, mais expliquer au châtelain serait plus délicat. Guillaume suggéra le gouffre : ce serait facile et discret, comme ils le souhaitaient. Ils se mirent donc en route avec les prisonniers ligotés portés par les chevaux. Les villageois précipitèrent les soldat et Dame Dahud dans le gouffre, pendant qu’un villageois surveillait qu’aucun corps ne ressortait au-dessous du gouffre.

Ensuite ils enterrèrent Maraud.

Pendant ce temps, je retournai vers le vieil homme, dont j’espérais pouvoir obtenir de l’aide. Je hurlai pour le réveiller. Il descendit et me proposa de me soigner, mais si je redevenais humaine, sans quoi je devrais rester louve jusqu’à ma guérison complète. Il appliqua sur ma blessure des onguents apaisants et me banda. J’avais toujours mal, mais moins vivement. Il me prêta de quoi m’habiller. Ce devait être ce qu’il avait de mieux, et ma reconnaissance me fit oublier l’odeur fétide de ces frusques.

Je demeurai là-bas, dans la grotte, pour la nuit. Il m’expliqua que c’était toute l’histoire du monde qui était gravée sur le pilier. Il m’apprit des plantes qui soignent.

Guillaume récupéra mes vêtements, alla voir Yvon pour l’avertir qu’il était innocenté. Puis Guillaume me retrouva avec le vieil homme.

Nous rentrâmes à la caravane et racontâmes notre sinistre aventure. Toute la caravane fut très affectée par la mort de Maraud. Nous étions épuisés et allâmes nous reposer. Lorsque nous nous réveillâmes, la caravane était déjà loin : elle avait repris la route aussitôt.

La mort de Maraud est injuste et je ne peux faire autrement que de m’en vouloir. Nous aurions certainement pu le sauver.

25 août

Ces derniers jours j’ai beaucoup discuté avec mes camarades. Je sais maintenant que Maraud a agi en toute conscience : il a maîtrisé sa transformation jusqu’au bout, il a gardé le silence et s’est acquitté de sa mission de protection d’Yvon et de sa famille à la perfection. Il aurait pu vaciller, céder à la peur, à la douleur, mais il ne l’a pas fait. Je pense qu’il savait qu’il allait mourir.

Je ressens toujours autant de douleur d’avoir perdu un ami, notre seul ami d’ailleurs. Mais je ressens aussi de l’admiration, du respect. Il a sauvé Yvon et sa famille. Le prix était bien trop élevé, mais il l’a accepté.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s