Journal de Claire (5) : les yeux de Sylvianne

Publié: 24 juillet 2010 dans Chez Claire, Compte rendu de parties, Hurlements, Jeux de rôle, Personnages


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20 juillet

Notre entrainement s’est transformé en aventure, que je vais m’empresser de conter ici.

Nous nous sommes retrouvés au matin et Maraud nous a emmenés à une lieue de la caravane, en lisière d’un petit bosquet. Sans nous prévenir, il avait emmené des provisions pour deux jours. Cela m’a donné une raison supplémentaire d’être contrariée mais j’ai essayé de n’en rien montrer. La caravane restait sur place encore au moins deux jours et nous savions d’ailleurs le Veneur parti ; nous serions de retour bien à temps.

Nous avons essayé diverses idées de numéros, mais nous n’avions pas de fil directeur ni de réel objectif, et nous n’avons rien produit de très convainquant. Nous avons partagé de bons moments et de franches rigolades et au final nous avons beaucoup travaillé. A la fin du jour nous étions vraiment fatigués.

Le temps était toujours clair et l’air doux. Les garçons avaient envie de passer la nuit à la belle étoile. J’ai décidé de rester en loup pour la nuit. Nous avons partagé le dîner et Maraud est assez vite allé se mettre à l’écart et s’est allongé dans l’herbe pour la nuit. Guillaume a rassemblé les affaires (la nourriture, mes vêtements) et les a accrochées en hauteur de sorte qu’elles soient hors de portée des animaux pendant la nuit. Je me suis cachée dans la forêt, pas trop loin de Maraud, avec Guillaume en hibou au-dessus de ma tête.

Nous nous sommes endormis paisiblement.

L’aube m’a réveillée et j’ai vu que Guillaume ne dormait plus ; ses grands yeux me fixaient, il s’était approché de moi. Maraud, lui, ronflait bruyamment dans la prairie.

Nous l’avons réveillé, ce qu’il a très modérément apprécié. Pire, nous l’avons emmené se laver, ce qui ne semblait pas faire partie de ses plans cette semaine. Il était cette fois vraiment de mauvaise humeur ; heureusement nous sommes allés déjeuner.

En nous restaurant, nous avons discuté de notre numéro. L’entrainement de la veille avait été un peu décousu, mais pourtant nous avions les idées plus claires. Nous avons travaillé dur, mais nous étions en mesure de présenter un numéro à la fin de la journée. Même moi, je commençais à prendre plaisir à cet exercice et à envisager notre participation au spectacle de façon plus sereine, avec une pointe d’envie. Notre numéro n’était pas très au point mais correct et plutôt original. Guillaume y joue le rôle de notre dresseur.

Maraud me disait comme il était satisfait que nous ayons trouvé un compromis (il voulait du comique, moi pas) quand il a brusquement changé de figure et paniqué : une dizaine d’hommes, sales, hirsutes, marchant recourbés en arc de cercle et armés de pieux venaient vers nous. Ils se rapprochaient ; l’un d’eux, un vieil homme aux cheveux blancs, nous a désignés avec son arme et a crié aux autres : « ils sont là !!! Ne sentez-vous pas l’odeur du démon ??? Tue, tue, tue !!! »

Maraud est parti vers le bosquet, et nous aussi mais dans une autre direction ; sous l’effet de la peur, Guillaume s’est changé en hibou. Il a essayé de retrouver Maraud et a entendu non loin de là des cris d’effroi humains et des grognements : Maraud, transformé en ours, se trouvait face à trois hommes, dont un déjà à terre. Maraud semble savoir se défendre avec une efficacité redoutable. Moi, dans le bosquet, j’ai entendu des voix derrière moi et sur un côté ; j’ai changé de direction. J’avais peur et je me laissais guider par mon instinct. J’ai abouti dans une clairière. J’ai pensé « pourvu que Maraud ne fasse pas appel à la caravane, ou n’aille pas s’y réfugier », puis j’ai cherché où me cacher. Guillaume m’a dit plus tard que pendant ce temps Maraud avait mis deux hommes à terre et était parti à la poursuite du troisième.

Dans la clairière, j’ai vu les ruines d’une maison, manifestement très vieilles, couvertes de champignons et envahies de mousses. J’ai entendu une vois de femme qui pleurait, rauque de pleurer depuis longtemps : « Ne meurs pas, Martin, pense à moi, à nous ! ». Je ne savais que faire : la curiosité me poussait à aller voir ce qui se passait dans ces ruines, mais je me sentais en danger. J’ai vu Guillaume voler au-dessus de moi et j’ai essayé de lui faire comprendre qu’il y avait un problème dans ces ruines. De là où il était il voyait des hommes se rapprocher de la clairière.

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Je ne me souviens plus exactement de ce que j’ai vu moi-même ou de ce que Guillaume m’a raconté, mais dans les ruines se trouvaient un homme, assez âgé et grièvement blessé, une jeune femme (celle que j’avais entendu parler), l’air épuisé et qui caressait le front de l’homme, et, prostrée dans un coin, une fillette aux longs cheveux bruns assise dans l’herbe. Je sentais la peur chez l’homme et la jeune femme, mais rien chez la fillette. Lorsque Guillaume l’a vue, il a été frappé par son regard, terriblement triste mais dénué d’expression familière ; elle avait de très grands yeux noirs et paraissait plus âgée que sa corpulence ne l’indiquait.

Tout à coup, les branchages alentour ont craqué de façon sinistre, et la femme a paniqué : « ce sont eux, ils nous ont retrouvés ; partons, vite, vite !!! ». L’homme, livide, s’est saisi d’un couteau grâce au peu d’énergie qui lui restait. Il saignait abondamment. Il a ordonné à la femme d’emmener l’enfant et de partir. Puis il s’est redressé et l’a poussée. La jeune femme et la fillette ont à peine eu le temps de fuir la clairière que trois des hommes qui nous avaient interrompus dans notre entrainement sont arrivés et se sont précipités sur le vieil homme : « nous avons retrouvé les démons, tuons-les ! » ont-ils crié.

Guillaume a plongé sur un des trois hommes, visant les yeux. J’ai surgi derrière ; le vieil homme était déjà mort, transpercé par des gueux qui s’acharnaient alors que de toute évidence la vie l’avait quitté. Nous avions été trop lents. J’ai sauté sur le dos de l’un des trois hommes et je lui ai mordu l’épaule avec voracité. Il s’est écroulé, hors d’état de nuire. Un autre est tombé à genoux, le visage lacéré par les serres de Guillaume. Le vieil homme, lui, n’avait pas peur : il se colla au mur : « d’autres démons ! » et me fit face, armé de son pieux.

Les pensées se bousculaient dans ma tête : que dois-je faire ? Qui sont ces gens ? La jeune femme et la fillette sont-elles comme nous ? Le vieil homme est-il capable de me blesser ? Finalement je manquai de courage Je craignais de ne pas être assez forte et son absence de peur m’impressionnait. Je fuis vers le bosquet, à l’affût de traces de deux femmes. Je les sentis non loin.

Le vieux, pendant ce temps, sembla abandonner la poursuite. Il aida son compagnon au visage lacéré et ils quittèrent la clairière dans l’autre sens. Guillaume les vit d’en haut et piqua sur eux ; je fis volte face pour foncer sur le plus âgé et aider mon compagnon. L’épieu de l’homme me frôla et il m’esquiva au dernier moment. Guillaume le griffa, mais superficiellement. Nous ne voulions pas de témoins, nous le savions l’un et l’autre, personne ne devait pouvoir répandre la rumeur : nous réattaquâmes. Guillaume s’agrippa au cuir chevelu de vieux. Je l’agrippai, sans le blesser grièvement, mais fermement et sans lâcher prise. Puis je parvins à le mordre au ventre. Je voulais tuer. A cet instant, je ne pensais qu’à cela : tuer cet homme nuisible pour moi, pour Guillaume, pour ma communauté. Il s’affaissa, mort. Je m’en pris à l’autre et le mordis sauvagement à la gorge.

Nos ennemis hors d’état de nuire, Guillaume s’envola à la recherche de Maraud et je m’élançai à la poursuite de la femme et de l’enfant.

Je retrouvai rapidement la femme, morte sous les coups des épieux. Autour d’elle, deux hommes morts, l’un sans plus de visage et l’autre blessé à la tempe. Je cherchai l’enfant et la trouvai à la nuit tombée, cachée dans un fourré. Sa respiration était régulière et son regard très étrange : profond mais pas apeuré. Elle me vit et je sentis sa peur, mais pas de moi. C’était chose certaine, cette enfant n’était pas une enfant commune. Mais en quoi ?

Guillaume nous repéra. Il alla rechercher nos affaires et nous rejoignit. Alors que la fillette et moi étions toujours là, à nous regarder fixement, je vis mon hibou passer chargé du balluchon. Un peu plus loin il reprit sa forme humaine et se vêtit. Ces transformations l’avaient épuisé.

Il s’approcha de l’enfant et lui proposa de la nourriture en la posant à terre et en s’en éloignant pour la laisser se servir. J’avais senti la peur monter chez l’enfant à l’approche de Guillaume et je vint à ses côtés comme pour la protéger, espérant la rassurer. Elle s’approcha de la nourriture et se mit à manger. Guillaume restait à distance en lui parlant doucement et je restais tout contre elle. Je sentis qu’elle avait moins peur et comme une espèce de satisfaction. Je m’approchai de Guillaume qui me caressa la tête, et la fillette se détendit encore.

Je partis inspecter les corps, dans les ruines et autour de la femme assassinée, mais je ne trouvai rien de significatif. Je vis toutefois des traces : deux autres personnes étaient parties dans la forêt, dans des directions parallèles. La panique me saisit un moment : nous n’étions pas encore en sécurité. Je revins vers l’enfant et Guillaume, qui préparait un abri et continuait patiemment de rassurer la fillette. Elle finit par se rouler en boule près de lui. Je revins en formant une spirale autour d’eux, pour vérifier que personne ne rôdât dans l’environnement immédiat. Nous étions proches de la lisière de la forêt et j’aperçus de la lumière provenant d’une ferme plus loin.

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Retransformée et habillée, je réveillai Guillaume à contrecœur.  Je le savais épuisé mais je devais lui dire ce que j’avais observé. Nous hésitâmes : que faire ? Nous n’étions pas en sécurité, mais où aller ? Comment sortirions-nous demain de la forêt, ne fallait-il pas profiter de la nuit ? Mais pour aller où ? Que faire pour aider cette si mystérieuse enfant ? Nous nous résolûmes à rester pour la nuit dans la forêt et le sommeil nous gagna rapidement.

Guillaume se réveilla en pleine nuit : l’enfant était en train de se transformer en loup et se montrait extrêmement agressive. Guillaume se retransforma in extremis et s’envola, malgré sa grande fatigue. La louve s’approcha de moi. Je me réveillai et parvins à me transformer, ce qui la stoppa. Jamais je n’avais vu ou entendu parler d’enfant partageant notre nature. Je lui montrai que j’étais amicale tout en essayant de garder l’ascendant sur elle.

Guillaume partit en direction de la caravane : il fallait informer le Veneur. Dans la forêt il croisa un homme qui marchait droit devant lui : c’était Maraud. Guillaume se posa près de lui et poussa un cri. Maraud, revenu à sa forme d’homme, le regarda et poursuivit son chemin. Guillaume dut persévérer pour se faire reconnaître, puis pour le convaincre de le suivre, de retourner vers la caravane. Maraud s’inquiétait de savoir où j’étais ; il avait l’œil gauche poché, de longues griffures, des traces de sang sur la peau.

Guillaume repartit vers la caravane, suivi de loin par Maraud. Il se rendit directement à la roulotte du Veneur. A nouveau homme, il frappa, mais personne ; le Veneur n’était pas encore reparu. Il alla alors voir Isabelle, qui l’écouta attentivement raconter nos mésaventures et la situation actuelle. Elle décida d’attendre le lendemain. Lorsqu’il ferait jour, la caravane repartirait et logerait la forêt de notre côté, de façon à nous récupérer. Guillaume put enfin aller se reposer, inquiet mais vaincu par l’épuisement.

Pendant la nuit je luttais contre le sommeil, mais sans succès. Je me réveillai au petit matin sans personne à mes côtés. L’enfant avait disparu. Je bondis pour le retrouver, honteuse d’avoir succombé au sommeil. Je la retrouvai à l’odeur. Elle était assise dans la forêt, une couverture sur les épaules, à côté du Veneur qui lui parlait. Je me figeai.

Je me retransformai puis revins vers eux. Sans même me regarder, juste parce qu’il avait senti ma présence, le Veneur m’intima d’approcher. Il m’expliqua qu’il recherchait Sylvyane depuis plusieurs jours, qu’elle ne pouvait pas parler ; je crois me souvenir qu’il me fit comprendre que nous ne l’avions pas aidé dans sa quête mais que vu les circonstances nous avions agi comme il le fallait.

Enfin la caravane nous retrouva. J’étais soulagée de voir Guillaume sain et sauf, et réciproquement. En le voyant, Sylvyane vint droit vers lui et lui prit la main. Toujours avec le même regard, fixe et dérangeant, à tel point qu’il est difficile de la regarder dans les yeux.

Voilà notre aventure telle que je m’en souviens aujourd’hui.

Je suis certaine maintenant des raisons qui font disparaître le Veneur ainsi de longs jours. J’ai appris que j’étais capable de me battre, et même de tuer. Cela ne me dégoûte pas, j’en tire même une certaine fierté puisque c’était dans un but louable. Je crains peut-être d’y prendre goût, mais cette question est prématurée. Je sais aussi que devant le danger nous avons fait face ensemble, et que tous trois nous avons su respecter les règles de la caravane.

Cette fois je le sais, je fais partie de la caravane. Non pas parce que j’y suis intégrée ou reconnue, mais parce que je l’ai choisi.

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