Journal de Claire (1)

Publié: 24 juillet 2010 dans Chez Claire, Hurlements, Jeux de rôle, Personnages

16 mai

J’ai décidé d’écrire ce qui s’est passé. Je ne me souviens de rien d’ « avant » ; c’est peut-être pour cette raison que j’écris aujourd’hui : pour que mon histoire ne s’efface pas à nouveau, pour combler le vide.

Je dois beaucoup à Isabelle. Elle m’a donné de quoi écrire, bien que ce soit pour des motivations exclusivement personnelles. Elle a été touchée l’autre soir, je crois, par mon désarroi. Elle dit que c’est aussi pour la caravane, que c’est important que chacun aille bien, mais je crois qu’elle a simplement compris que je dois clarifier beaucoup de choses, qu’écrire me fera effectivement du bien. J’essaie de m’en convaincre en tout cas.

Marie n’a pas eu l’air offensée lorsqu’Isabelle lui a dit qu’elle me donnait à moi aussi de quoi écrire. Marie a demandé si c’était pour un numéro et Isabelle n’a rien répondu. Elle s’est contentée de tourner les talons et de partir vers la multitude de tâches qui l’accaparent. J’ai un peu discuté avec Marie. Je ne sais pas trop que penser d’elle : comme je lui ai expliqué que je voulais écrire ce qui m’arrive, que j’en ressentais le besoin sans parvenir à l’expliquer vraiment ni à le justifier, elle a souri de ce sourire calme et mystérieux. Elle m’a spontanément proposé son aide pour tourner mon texte, et j’ai accepté aussitôt. Je crois que je vais apprendre beaucoup à son contact. Pour le reste, je ne suis pas certaine de pouvoir me lier avec elle : elle est distante, comme différente, toujours lointaine, et nous le savons toutes les deux. D’ailleurs elle est beaucoup plus cultivée que nous : elle connaît l’art des mots, de la poésie. Mais il y a autre chose, et je la connais trop peu pour savoir quoi.

Cela fait neuf jours que nous sommes, Guillaume et moi, avec la caravane. Je suis encore fatiguée mais cela va mieux. Guillaume a récupéré plus rapidement que moi, même si lui aussi était complètement épuisé à son arrivée.

Je ne me souviens que très vaguement des événements de ces derniers jours, avant notre arrivée ici, et presque rien sur qui je suis, qui nous sommes. Nous nous sommes réveillés dans la grange où nous nous retrouvions souvent, notre refuge secret, une des granges du château de mon époux. Mon corps me faisait terriblement souffrir : chacun de mes muscles, ma tête… Quelqu’un est entré, soudain, et mon corps s’est à nouveau déchiré, me transperçant de douleur. J’ai vu Guillaume qui s’envolait, alors qu’une minute auparavant il était endormi, nu, couché à mes côtés dans le foin. J’ai eu peur qu’on nous ait découverts. J’étais prête à me battre, pour lui et pour nous. Mais l’homme qui s’était glissé  l’intérieur de la grange s’est simplement appuyé à la porte et nous a parlé, dans une langue étrange, que je ne connaissais pas mais que je comprenais. Il nous a demandé de nous calmer, d’écouter notre instinct, qui nous le disait amical. Il a appelé Guillaume, qui est venu se poser sur son poing tendu. Il m’a invitée à m’approcher et je n’ai même pas réfléchi : je suis allée vers lui, j’ai léché la main qu’il me tendait comme si je retrouvais un ami, un protecteur. Tout cela malgré moi.

L’homme, le Veneur, comme il se fait appeler, m’a attaché une corde autour du cou en s’excusant, et nous avons ainsi traversé la cour du château, dans laquelle s’affairaient de nombreux troubadours. Nous sommes sortis de l’enceinte sous le regard interdit des habitants du château. Je n’ai pas réalisé à ce moment-là que je tournais brutalement une page de ma vie. Le Veneur nous a menés au centre d’un cercle de roulottes. Il a retiré la corde et a interpellé les troubadours qui s’étaient rassemblés autour de nous. Il leur a parlé, pour leur dire que c’était un grand jour et qu’il avait trouvé deux nouveaux errants. Je me suis brutalement vue en danger : tous ces gens, le bruit, j’étais désorientée, éreintée. J’ai senti qu’il en était de même pour Guillaume, mais d’un geste et d’une parole le Veneur nous a calmés. Il a continué de nous parler, mais je ne me rappelle plus exactement : j’avais de nouveau mal, mal dans chacun de mes muscles, et je sentais un sommeil lourd m’envahir. Je me souviens encore qu’on nous a accompagnés tous deux vers une roulotte et que nous nous sommes endormis ensemble, paisiblement.

Lorsque nous nous sommes réveillés, encore exténués, le corps endolori, nous étions déjà loin de Bordeaux et nous remontions vers le Nord.

Aujourd’hui, je suis assaillie de sentiments contradictoires. Je devrais simplement me réjouir d’être en sécurité, avec des gens qui se montrent plutôt bienveillants et indifférents à ma nature, cette nature qui me rend haïssable des errants, comme ils les appellent ici. Je devrais être emplie de reconnaissance pour le Veneur, qui nous a sauvés au moins du déshonneur, au pire de la mort.

Je ressens tout cela, mais pas seulement.

Le Veneur est aussi un être mystérieux et dont, malgré moi, je me méfie : comment expliquer qu’il nous calme si facilement lorsque nous sommes dominés par la colère et la soif de violence ? Comment nous a-t-il, nous et les autres, trouvés ? Pourquoi nous cherche-t-il de par le monde : pour nous protéger ? Pour servir ses propres intérêts ? Je ne l’ai jamais vu se transformer encore ; est-ce un sorcier ? Il me rassure et m’inquiète en même temps. Lorsqu’il est là, je suis apaisée mais une partie de mon esprit se voudrait vigilante et sur mes gardes. Malgré tout je cède et mes réticences ne font pas le poids en sa présence.

Avec mes compagnons, rien n’est simple non plus. Je ne sais pas qui est qui, qui partage notre nature, qui est digne de confiance. Il me semble que nous sommes isolés (peut-être inspirons-nous nous-mêmes la méfiance), mais ne nous marginalisons-nous pas, volontairement ou pas ? Il m’est difficile d’aller vers les autres, d’autant plus qu’enfin je peux partager tout mon temps avec Guillaume sans craindre pour nos vies de façon immédiate.

La seule pensée qui  d’ailleurs pour moi est claire, c’est que ce qui s’est passé a permis de nous réunir, Guillaume et moi. J’ignore tout de ma vie d’avant, mais je sais qu’elle n’était qu’artifice. Je vivais certainement dans l’aisance, sans peur des lendemains, mais je sais que j’aspirais à autre chose. Aujourd’hui je suis libre, puisque même ici rien ne nous retient. Je vis avec l’homme que j’ai choisi et non que l’on m’a imposé. Et j’ai l’occasion d’apprendre à me connaître et à me dominer, voire à maîtriser complètement mes transformations. Je pressens là une grande force, un pouvoir qui m’étourdit et me séduit.

C’est pour ces dernières raisons que je suis là, avec cette caravane. La reconnaissance n’a rien à y voir.

18 mai

Je reprends la plume puisque j’ai un peu de temps et plus d’énergie. Je me sens mieux et Guillaume lui aussi semble rétabli.

Je vais essayer aujourd’hui de décrire la caravane. En relisant ce que j’ai écrit avant-hier j’ai été frappée par l’ingratitude de mes mots. Je vais tenter d’être plus objective cette fois.

Notre caravane compte une vingtaine de roulottes et une soixantaine de personnes. Il y a de jeunes gens, des aînés, certains, comme nous, forment des couples. Je n’ai pas vu d’enfants. Les chariots sont mal assortis, tout comme nous. Des mules et des bœufs nous mènent au gré de l’inspiration du Veneur et d’Isabelle. Encore que l’inspiration ne soit pas le terme le plus adéquat, je pense.

Parfois nous établissons un campement, nous dressons des tentes. Nous ne nous arrêtons que peu de temps : deux ou trois jours, jamais plus dit-on. La vie est plutôt monotone et lorsque nous nous sommes arrêtés dans un village, il y a quatre jours, cela m’a beaucoup plu : nous avons monté le chapiteau et les troubadours ont montré leurs numéros au habitants. J’ai compris l’évidence, que peut-être je me refusais à croire plus tôt : ici, à l’exception peut-être du Veneur et d’Isabelle, nous sommes tous de la même nature. Certains artistes restent hommes lors du spectacle, et jouent le dresseur, ou proposent autre chose. Marie, par exemple, déclame des poésies magnifiques. Je me demande si les textes sont de sa main. Si c’est le cas, elle possède vraiment un talent exceptionnel.

Isabelle anime les représentations. Elle s’occupe de tout ce qui est matériel dans la caravane. Elle est rigoureuse, franche et réaliste. Je crois que je peux lui faire entière confiance. Elle ne cherche pas à attirer la sympathie mais ses compétences m’impressionnent. Certains l’appellent « l’initiée ». C’est elle que le Veneur a choisi pour la seconder. Elle est parfois pénible, aux dires des autres, acharnée à réaliser ce qu’elle a décidé. Les mauvaises langues disent que lorsque la caravane a besoin de discipline, le Veneur disparaît volontairement pour lui laisser le champ libre. Je ne sais si c’est vrai mais j’en doute ; je crois le Veneur trop responsable pour fuir ainsi. En revanche je ne doute pas qu’Isabelle soit à la hauteur en cas de problème.

Lorsque les troubadours ne se produisent pas, chacun rend service pour le bien commun : nous nous répartissons les tâches naturellement et cela varie selon les moments et les besoins. Nous proposons nos services aux gens de la région, pour gagner de quoi poursuivre notre voyage. Le plus souvent on nous donne à manger, parfois des vêtements ou des biens que nous revendrons. Plus rarement on nous donne de l’argent. Guillaume s’est surpris lui-même dans les tâches agricoles : il sait manier les outils de la culture, possède des connaissances sur les récoltes et est à l’aise avec les animaux d’élevage. Mon hibou a trouvé sa place, de ce point de vue, et sait se rendre utile efficacement. Ce n’est pas mon cas : je n’excelle en rien.

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